France-Israël, lobby or not lobby

«Les entreprises veulent avoir le Mossad chez elles»

Enquête · Alléchés par des promesses de high-tech sur mesure, les patrons de l’industrie comme des services se précipitent en Israël. Peu leur importe que l’intelligence artificielle et la cybersécurité qu’ils achètent à tour de bras doivent beaucoup à la répression des Palestiniens. Entre la France et Israël, le climat des affaires est au beau fixe.

Tel-Aviv, 8 septembre 2015. Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie,
au Festival Digital-Life Design Innovation

Les promenades au bord de l’eau réservent parfois des surprises. Flânant à l’embouchure du port de Vannes (Morbihan) au printemps 2019, je découvre sur les quais un drapeau israélien au côté des drapeaux tricolore et européen, devant les grilles du chantier naval Multiplast. Leader français des matériaux composites, cette société connue des amateurs de voile construit des catamarans de légende. Appartenant au discret groupe suisse Carboman, Multiplast vient alors de décrocher la conception du fuselage d’Alice, le premier avion électrique conçu par l’Israélien Eviation Aircraft, et qui sera présenté au salon du Bourget en juin 2019, et hisse fièrement les couleurs de son client. La presse économique s’extasie devant cette «page de l’histoire de l’aéronautique» écrite «avec agilité» par deux sociétés israélienne et française avec le concours de logiciels Dassault Systèmes, leader mondial de la modélisation.

Depuis, Alice poursuit son chemin. Eviation a touché 200 millions de dollars (166 millions d’euros) d’un investisseur de Singapour, tandis qu’un groupe américain a précommandé 92 Alice au prix catalogue d’environ 2 millions de dollars (1,6 million d’euros). La mise en service de ce petit avion de 9 places est prévue en 2023.

Ainsi va la marche des affaires dans l’économie mondialisée : les start-up israéliennes aiguisent les appétits. «Israël se découvre comme startup nation, mais tout le monde sait que c’est grâce à l’armée et à la recherche universitaire qu’elle finance en partie», explique un ancien ambassadeur de France à Tel-Aviv.

«De nombreux partenariats technologiques caractérisent les rapports actuels entre les entreprises des deux pays», ajoute le diplomate. Nul besoin de lobby pour cela, les investisseurs et les grandes entreprises regroupées dans l’indice CAC 40 de la bourse (voir tableau à la fin de cet article) savent repérer les bonnes affaires. L’aviation électrique est une future machine à cash; le savoir-faire israélien, issu de la conception de drones utilisés dans les territoires occupés et financé par l’armée, est en pointe.

La diplomatie des start-up

«Il n’y a pas un grand groupe français qui n’aie au minimum une personne détachée en Israël pour regarder ce qu’il s’y passe, mettre des billes dans des start-up, acheter une petite boîte prometteuse, raconte un homme d’affaires français installé à Tel-Aviv. Il y a dix ans ce n’était pas le cas». Business is business, ajoute Henri Cukierman, président de la Chambre de commerce et d’industrie Israël-France (CCIIF). «Les seuls arguments qui portent avec les entreprises sont simples : Israël propose du high-tech sur mesure». «Il y a une décomplexion totale des entreprises, mais après tout, que les boîtes aillent chercher des marchés, c’est assez normal», juge un connaisseur des relations franco-israéliennes. Comme le résume devant des patrons bretons en 2019 un haut fonctionnaire israélien, Amiram Appelbaum : «Venez ici, il n’y a pas de limites»1.

«Une diplomatie économique s’est mise en place avec une volonté d’avancer, poursuit Henri Cukierman. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a d’ailleurs demandé un triplement des investissements français en Israël. Évidemment pas en ce moment en raison de la crise sanitaire, mais sinon on amène des délégations d’entreprises à la moindre occasion, c’est du marketing». Comme Elnet, la CCIIF adore organiser des voyages de découverte. Son site Israël Valley rend compte au jour le jour des performances du high-tech et de l’industrie de défense israéliennes qui actuellement lorgnent avec intérêt le marché marocain, grâce à la normalisation en cours.

D’ailleurs, Pegasus, le logiciel espion mis au point et commercialisé par le groupe israélien NSO2 a été vendu à un grand nombre de pays, dont le Maroc dès 2017 selon Amnesty International. Le royaume l’a notamment utilisé contre le militant Maâti Monjib ou le journaliste Omar Radi. Mis au point par des informaticiens formés à la surveillance des Palestiniens, Pegasus est tellement efficace qu’il permet «dans de nombreux endroits, d’identifier le prochain Nelson Mandela avant qu’il ne sache lui-même qu’il est le prochain Nelson Mandela», ironise amèrement Eitay Mack, avocat israélien spécialisé dans les droits humains.

Les doutes éthiques n’ont plus cours quand il s’agit d’Israël. Comme me le précise «en triple off» un dirigeant d’un groupe du CAC 40, «on fait du business, même si je ne suis pas certain qu’on le crie sur tous les toits dans certains pays. Dans la cybersécurité, les Israéliens sont très bons, et ce serait contre l’intérêt social de notre groupe de ne pas y aller. D’ailleurs tout le monde y est». Même si certains s’interrogent sur la sécurité relative des «outils» proposés par Israël, qui permettraient aussi de surveiller «partenaires» et clients.

«Il faut faire attention, commente un patron installé en Israël : les technologies de la cybersécurité, c’est un énorme marché, ce n’est pas seulement les logiciels espions de NS0 et l’unité 8200». Spécialisée dans le cyber, l’unité 8200 compte environ 7 500 militaires et est la pouponnière des start-up. «Quatre-vingt-quinze pour cent des sociétés du secteur travaillent dans la protection, c’est-à-dire la défense, et 5% dans l’attaque, c’est-à-dire l’offensive via des virus ou des logiciels espions, poursuit-il. C’est vrai que ce secteur a été pionnier pour les relations avec les Émirats, avec l’Arabie saoudite. Je connais des Israéliens qui sont basés à Dubaï depuis des années. Les entreprises veulent avoir le Mossad chez elles pour protéger leurs systèmes». Dans l’intelligence artificielle, Israël est le leader mondial de la computer vision — à l’honneur dans la série Fauda — elle aussi testée et mise au point dans les territoires occupés, qui permet le pilotage de machines, de robots et de voitures. «Cela intéresse Peugeot, Renault, Faurecia, ajoute le même interlocuteur. C’est un énorme marché à venir, cela représente des dizaines de milliards de dollars, les Français sont obligés d’en être».

Il est loin le temps ou le géant français L’Oréal, leader mondial des cosmétiques, activait de douteux réseaux d’anciens «collabos» français pour tenter de contourner le boycott des entreprises faisant du commerce avec Israël par les États membres de la Ligue arabe tout en sauvant ses parts de marché dans ces pays comme en Israël

Jean Stern

Ancien de Libération, de La Tribune, et de La Chronique d’Amnesty International.

.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.